Tourisme lent : pour un développement durable des milieux périphériques

vendredi 23 mars 2012 2 h 52 min par Alain A. Grenier.

Lydia POIRIER

L’économie des milieux périphériques a traditionnellement été liée à l’extraction et à la transformation des ressources naturelles, avec des activités telles que l’exploitation minière, la pêche, la foresterie et l’agriculture comptant pour la plus grande partie de l’économie (Polèse et Shearmur, 2002 : xxii ; Côté et Proulx, 2002 : 12). Dans les dernières décennies toutefois, de nombreuses raisons ont contraint ces industries à réduire le nombre d’emplois dans les usines et dans les centres de transformation, entraînant un déclin économique des régions périphériques (Côté et Proulx, 2002 : 92 ; Polèse et Shearmur : xxiii ; Gartner, 2004 : 156). Le tourisme a alors commencé à être utilisé comme outil de développement économique dans ces milieux en crise (Gartner, 2004 : 156 ; MacDonald et Jolliffe, 2003 : 313). Kastenholz et al. (1999: 353) précisent d’ailleurs que le tourisme pourrait être d’une importance critique au développement des régions rurales.

Le développement du tourisme comme substitut aux activités économiques traditionnelles n’est toutefois pas sans conséquence sur l’environnement et les communautés hôtes et il nécessite une grande prudence. En effet, le tourisme peut avoir un effet négatif sur plusieurs aspects de la vie en milieu périphérique. Par exemple, un impact social est possible lorsque les résidents, en s’adaptant aux attentes des touristes, mettent en jeu l’intégrité et l’authenticité de leur culture (MacDonald et Joliffe, 2003 : 318). On note aussi d’autres conséquences telles que la création d’emplois temporaires et à faible revenu (Stolarick et al., 2010 : 249 ; Fleischer et Felsenstein, 2000 : 1021), ainsi que la dégradation de l’environnement (Fleischer et Felsenstein, 2000 : 1021). Par conséquent, si l’on souhaite favoriser un développement touristique bénéfique aux milieux périphériques, on devra promouvoir une forme de tourisme qui réduit ses impacts négatifs sur l’environnement et la communauté. Cet équilibre entre le développement économique et les intérêts sociaux et environnementaux de la région s’inscrivent dans le paradigme du développement durable.

Le développement durable est décrit comme un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs (CMED, 1988 : 51). Cette définition met surtout de l’avant le développement économique et la protection des ressources environnementales. Elle implique aussi une responsabilité envers les générations futures, mais n’est pas très précise sur l’application pratique du concept.

Le Sommet de Johannesburg de 2002 précise l’importance et le rôle de l’élément social dans un développement équilibré. Le développement social est alors élevé au même rang que le développement économique et la protection de l’environnement, qui sont alors reconnus comme les trois piliers « interdépendants et qui se renforcent mutuellement »  du développement durable. (ONU, 2002 : 1)

Par conséquence, si on applique les principes du développement durable aux régions périphériques, il faudra considérer ces trois aspects conjointement, tout en tenant compte des spécificités de ces milieux. Si, comme le démontrent Fay et Karlsdóttir (2011 : 74), les petites communautés rurales où le tourisme a le plus d’impact sur le mode de vie et la culture sont aussi celles ayant le plus besoin de nouveaux revenus et d’emplois, il est alors primordial de favoriser le développement d’une forme de tourisme qui soit bénéfique sur le plan économique, mais qui prend aussi en compte les différences culturelles et le rythme de vie de ces communautés situées en périphérie des grandes villes. Cela est d’ailleurs en accord avec le concept de tourisme durable de United Nations Environment Program (2006 : 12) qui le définit comme « un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil ». Toutefois, Hardy et al. (2002 : 491) mentionnent que « [w]hen sustainable tourism has been applied to the industry, more emphasis has often been given to tourism’s effects upon the environment and economy, rather than to factors related to its effect on communities. » Ainsi, encore aujourd’hui, les initiatives de tourisme durable ne semblent pas mettre en pratique tous les principes évoqués par ce concept. Afin d’atteindre un équilibre entre les trois piliers du développement durable, la reconnaissance et l’intégration de la culture locale est donc un des éléments auquel le développement du tourisme devrait particulièrement s’intéresser (Stewart et al., 2005 : 393).

Les groupes de discussion menés par Wilson et al. (2001 : 137) dans des communautés périphériques de l’Illinois impliquées dans le tourisme depuis plus de dix ans ont fait ressortir que les résidents voyaient souvent le tourisme comme une perturbation et une menace à leur mode de vie. Selon Scheou (2007 : 16), ceci n’est pas surprenant puisque les activités touristiques sont actuellement soumises à ce qu’il qualifie d’« optimisation économique et temporelle ». Les touristes cherchent donc à voir le plus possible durant le temps alloué aux loisirs, ce qui se traduit souvent par la visite de nombreux endroits en peu de temps. Cet empressement limite alors les échanges entre touristes et résidents, accentuant par le fait même la vision négative qu’ont les communautés visitées du tourisme. Il devient donc primordial de modifier les façons de faire touristiques afin de les concilier avec le mode de vie des communautés.

Une nouvelle approche qui pourrait répondre à ce besoin de l’industrie du tourisme est le slow travel (Dickinson et al. 2011 : 282 ; Lumsdon et McGrath, 2011 : 266), ou tourisme lent. Plus qu’une façon de voyager, le tourisme lent est principalement un état d’esprit du voyageur (Gardner 2009 dans Lumsdon et McGrath, 2011 : 266 ; Dickinson et al. 2011 : 282). On invite le touriste à prendre le temps de découvrir le paysage, à vivre une interaction avec la population et à voir le transport comme une occasion de découverte plutôt qu’une simple façon de se rendre à destination (Gardner, 2009 dans Lumsdon et McGrath, 2011 : 266 ; Dickinson et al. 2011 : 282). Ainsi, cela suppose de réduire les distances parcourues et d’approfondir sa connaissance d’une destination choisie plutôt que de couvrir superficiellement de larges territoires. Faire du tourisme lent suppose aussi de s’adapter au rythme de vie et de partager les activités quotidiennes des communautés visitées (Blangy et Laurent, 2007 : 42) ou, à tout le moins, de jouer un rôle d’observateur discret au sein de ces collectivités. En prônant l’adaptation au rythme de vie des communautés visitées, le tourisme lent peut donc permettre un développement touristique des régions périphériques n’imposant pas aux habitants de ces communautés le rythme du touriste. En effet, si « l’important est de trouver le bon rythme, celui qui est adapté à l’activité, au moment et au lieu » (Scheou, 2007 : 19), le tourisme lent peut ainsi être une solution appropriée pour le développement touristique dans les milieux périphériques qui ont un rythme de vie différent de celui des citadins (Mathieu, 1998 : 18 ; Baum, 1999 : 48). Cette meilleure adaptation du tourisme au milieu périphérique permettrait de diminuer les tensions existant entre les résidents et les touristes et d’augmenter les impacts positifs du développement touristique dans ces communautés.

Cette étude tente alors de comprendre si  le tourisme lent est compatible avec le paradigme de développement durable en milieu périphérique. Pour ce faire, cette étude :

a) recense les grands impacts du tourisme traditionnel en milieu périphérique et les classifie selon les pôles du développement durable;

b) définit les valeurs du tourisme lent ainsi que ses principales contributions à un développement plus durable du tourisme;

c) établit les limites au développement du tourisme lent dans les milieux périphériques.

Cette étude repose sur une revue de littérature des principaux travaux de recherche réalisés sur le sujet. Les sources étudiées proviennent principalement des périodiques scientifiques sur le thème du tourisme (Journal of Sustainable Tourism, Annals of Tourism Research et Téoros) en plus de documents provenant d’associations internationales (ONU et UNEP) ou d’organismes gouvernementaux.

Lydia POIRIER est étudiante au baccalauréat en gestion du tourisme et de l’hôtellerie à l’ESG-UQAM. Cet extrait est tiré de son projet final de recherche.


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